jeudi, décembre 07, 2006

Chronique de Poétiquement correct de Dany Dan

Dany Dan
" Poétiquement correct "
Disques durs
1. Bagout
2. j'suis qu'un homme avec Saloon
3. Debrouillard part 2 avec Brasco
4. La ville
5. Disques durs yo!
6. Sunshine
7. Rebel
8. Ca arrive tout les jours
9. Le pape de boulogne
10. On vient de loin avec Les Nubians
11. Bienvenue a Babylone avec les Nubians
12. On a
13. Le parc
14. La femme d'un autre avec Kimy
15. La fuite avec Kimy
16. Ne me pousse pas
17. Trouver le love avec Ham's
18. Jamais dire jamais avec Moda
19. Et alors!! Avec Sir Samuel
20. Bonus track
2006. Qu’on le veuille ou non Dany Dan est un rappeur old school. Pas de la génération de Kenny Arkana, pas de celle de Mac Tyer, pas de celle de Lunatic mais plutôt de celle de Rapattitude ou du Ministère Amer. Parmi ceux de sa génération il y a trois catégories : ceux qui ont marché avec les grands médias ou Sky pour le meilleur et pour le pire, ceux qui ont arrêté essoufflés ou abandonnés. Et ceux qui comme lui ont réussi la longévité sans jamais devenir millionnaires ou stars.
Fin 2006. Qui aurait crû qu’on attendrait si longtemps pour entendre le premier solo d’un surdoué de la rime, au sommet de la liste de beaucoup de connaisseurs de rap français ? Alors est il encore temps ? Est il trop tard ? Ce qui compte réellement c’est que " Poétiquement correct " est disponible…
" J’ai commencé à rapper avec Zoxea, Melopheelo et les autres ", Dan, le pape de Boulogne a construit sa carrière avec les Sages Po’ mis sur orbite par Jimmy Jay au tout début des années 90. Alors que Zox’ avait rejoint l’équipe du IV My People et tenté l’aventure solo, Dany se faisait attendre, semblant parfois trop patient, trop timide, trop humble voire timoré. Puis les choses se sont accélérées, de ses mixtapes au street Cd revenant visiter son premier projet solo avorté, " Flashback Mixtape 2001 ". Puis de ses apparitions en concert au remarquable opus avec Ol’ Kainry. Malgré cette attente le vétéran de la rime française n’a pas rejoint un gros label de rap français, il a signé son premier album sur sa propre structure, " Disques Durs ". Le casting de " Poétiquement correct " semble répondre à ce contexte : Pop Dan n’y convie aucun poids lourd des ventes de rap en France, que ce soit au micro ou à la production. A part Sir Samuel et les Nubians, plus connues outre Atlantique, Dan n’a travaillé qu’avec ses très proches et des nouveaux venus ; les absences des deux autres Sages Po’ étant certainement la marque d’un solo trop longtemps attendu mais aussi totalement assumé. Dan était conscient qu’il devait donner une sacré dose de ses styles pour compenser les années d’attente de ses fans.
Non seulement le Sage Poète de la Rue n’a pas succombé aux featurings, aux labels ou aux producteurs en vogue. Mais encore " Poétiquement correct " dévoile qu’il a osé conter ses histoires plus ouvertes que les halls et ceci sans sacrifier au parler banlieue de la nouvelle génération qui bande sur Booba, Diam’s et la FF. Délivrant un " game " entre Hip hop authentique et racaille à l’ancienne, de l’époque où les médias confondaient Zulus du mouv’ Hip Hop et zoulous des bandes délinquantes de banlieue. Dan est " poétiquement correct " pas seulement parce qu’il écrit avec des rimes riches et des allitérations bluffantes mais aussi parce qu’il emploie un français fier et un vocabulaire particulièrement riche. Certains de ses jeux de mots nécessitent deux ou trois écoutes :
" Tant de nuits ont passé à ressasser mes erreurs,
à pourchasser des solutions
jusqu’à l‘aube, je n’ai pas cessé à 7 heures.
Quand je ne sors pas je garde ma garde
et ne quitte la posture que lorsque je place mon dard
et encore, genre dans des films de plastique.
Pas donner mon number,
je flippe comme épris de gymnastique !
Parano, méfiant, sectaire, schizophrénique,
vicieux car le biz je pratique
Ça dure depuis l’age de quinze ans
Je ne cherche que les grosses cylindrées et les liasses de cinq cent
Ouirrr ! Mais tu vas pas me voir dans le vol
Dan rappe, je bosse comme Jaguar Gorgon
Mais je ne joue les mecs tout clean
Toute ma vie je n’ai été qu’un pêcheur
La preuve est comment je jette mes lignes
Donc tu peux ramener toute ton équipe
Je traite les Mc’s comme des refrains, je les double ou les triple "
Texte extrait de " On a "

Dan prend un risque que peu de poids lourds du rap français osent encore prendre : il sort de la norme. Il rentre ainsi dans une catégorie peu nombreuse qui mise sur sa propre formule alors que le vent souffle ailleurs. Il a clairement composé un album de rap adulte. Non seulement il écrit sans prendre son auditeur pour un attardé mais il y traite avec maturité de sujets comme l’immigration africaine ( " On vient de loin part 2 " et " Bienvenue à Babylone "), de l’amour ( " trouver le love "), des conquêtes ( sa trilogie ), ou du Hip Hop (" Rebel ") et de la destinée…
Dan est un roi de la frime comme les rappeurs forts en écriture et en égotrip. Mais il sait aussi faire preuve d’humilité, racontant ses histoires sans toujours les enjoliver. Contrairement à beaucoup de " gros durs " du rap hexagonal, il dévoile ses faiblesses et parvient à en rire. Il ne frime pas seulement, il partage sans travestir la vérité en véritable réalisateur de biographies et en ressort d’autant plus estimable et accessible (" Dis toi que Dany Dan est un proche "). Naviguant entre auto-biographie, fiction et narration, l’architecte de son propre premier album crée des liens et propose ses chansons dans un ordre suivant logique. Il a l’habileté de placer " Bienvenue à Babylone " après " On vient de loin part 2 " parce qu’elle en est évidemment la suite. Plus fort il réalise une réelle trilogie, enchaînant " La fuite " après " La femme d’un autre " et " Le parc ". Chaque titre reprend exactement où avait arrêté la chanson précédente, mais l’histoire prend un autre tour. Son tour de force consiste alors à trouver le moyen de faire une transition logique vers un sujet totalement différent ! La démonstration est magistrale, au point que l’auditeur se laisse guider, heureux de parler français pour suivre toutes les subtilités du fond et de la forme de " Poétiquement correct ". Et se focalise plus sur les textes que sur la bande son. Bien sûr on trouve du rythme et de la mélodie dans ses instrus. Parfois ouvertement inspirés de crunk ou percutants comme les bonnes productions françaises il se prêtent aux punch-lines et au défoulement du Mc. Un certain nombre rappellent les premiers temps des Sages Po’ dans l’écurie de Jimmy Jay, légèrement jazzys, modernes comme du Soon e Mc qui aurait qui continué sa carrière.
Les reproches que l’on pourra faire au premier album de Dan ne sont pas des maladresses ou des preuves de faiblesse de son auteur. Ils sont le résultat de ses choix assumés. Ceux qui voulaient voir Dany Dan détrôner ceux qui occupent plus ou moins légitiment le haut de l’affiche rap en France regretteront que son premier solo ne soit pas calibré pour y parvenir. Sans sujets aussi convenus que la cité ou la violence, sans approche misérabiliste ou froidement individualiste, sans démagogie de trentenaire qui cible les ados, ses titres ont peu de chance de passer la barrière des programmateurs des médias qui pèsent. Sans featurings tonitruants il interpellera moins les magazines et les journalistes peu affûtés… Mais, soyons réalistes, la machine qui soutient le Sage Poète de la Rue cette fois-ci n’a ni le budget ni les moyens de distribuer tous les points de vente de France, de graisser la patte à tous les médias et de lui produire des clips de Major. Alors à quoi aurait il servi de faire un album formaté Skyrock si ce n’était pour y passer qu’exceptionnellement dans une hypothétique émission spé ? Dan répond dans sa dernière chanson : " Je n’ai pas des millions mais je suis un boss du sillon, c’est ce qui importe !"
Comme un certain nombre des meilleurs rappeurs de la planète, le pape de Boulogne a peu accès aux grands médias, ce qui frustre son public. La réponse classique à ce style de décalage consiste donc à joindre un DVD à l’album qu’on sort, et c’est la démarche que Disques Durs est parvenue à apporter, malgré sa totale indépendance. Ce DVD contient des clips ( " Ne me pousse pas " et " débrouillard "), un bonus graffiti (qui montre une partie de l’immense talent de notre hiphopper dégingandé avec des bombes), le making of de Débrouillard, présenté sous forme d’images sans interventions orales, mixées en musique et d’un reportage. Ce dernier a pour principal objet de faire découvrir les dessous de la création de l’album. On y retrouve le principal protagoniste dans une rue de son quartier à Boulogne, abordant son enfance, ses débuts dans le rap, la création de l’album, le choix de ses producteurs et featurings et la création de sa structure, Disques Durs. Cette interview qui sert de fil conducteur est agrémentée de scènes en studio avec une partie de l’équipe de l’album. Plutôt bien filmées ces images font découvrir le cadre et l’esprit de l’enregistrement. Y sont rajoutées des apparitions de rappeurs et intervenants du milieu qui encouragent ou saluent Zi-Dan.
En Europe, peu de rappeurs avec plus de dix ans de carrière peuvent rapper " je refuse d’être un suiveur car je fais mon propre truc, refuse que mon labeur soit bénéfique à d’autres gus, refuse d’être un mouton et d’imiter les autres, et je refuse des millions si je dois baisser mon froc ". Dany Dan peut. L’honneur n’a pas de prix quand ce qui compte c’est l’image qu’on renvoie dans le miroir. Pas à M6 ou à Skyrock, mais à soi même et à ceux qui savent…
Gone